Eszter Vásárhelyi nous attendait au bas des marches de la vieille ville de Szentendre, sous une treille de lierre qui débordait du mur d’un atelier de potier. Derrière elle, des ruelles qui montent en pente douce vers la colline et ses clochers orthodoxes — un décor méditerranéen improbable à 25 km de Budapest. Guide touristique certifiée depuis 14 ans, spécialiste de l’artisanat et des arts populaires hongrois de la courbe du Danube, elle connaît Szentendre non pas comme une destination touristique mais comme un organisme vivant — avec ses saisons, ses artisans obstinés, ses galeries qui changent d’exposition et ses ruelles qui changent de lumière.
Nous l’avons rencontrée en mai 2026, après la saison des jonquilles et avant l’afflux des touristes d’été, pour comprendre ce que Szentendre a de particulier et comment la visiter intelligemment.
Guide touristique certifiée (Ministère du Tourisme hongrois), Szentendre
14 ans d'expérience sur la courbe du Danube. Spécialiste des arts populaires hongrois, de l'artisanat de la région Pest et du patrimoine serbe de Szentendre.
Entretien conduit par Claire Vásárhelyi, rédactrice voyage.
Sommaire
Pourquoi Szentendre est-elle différente des autres villes hongroises ?
Q Claire Vásárhelyi : Szentendre a la réputation d'être "la ville des artistes". Mais est-ce encore vrai aujourd'hui, ou c'est devenu un cliché marketing ?
Eszter Vásárhelyi C'est une question juste. Il y a deux Szentendre. La première, celle que voient la plupart des visiteurs qui arrivent en été : ruelles bondées, boutiques de souvenirs, restaurants à menus plastifiés, selfie devant l'église orthodoxe. Cette version existe et elle est réelle. Mais il y a une deuxième Szentendre — celle des artistes qui y travaillent vraiment, des galeries qui changent leur accrochage chaque saison, des potiers dont l'atelier est ouvert sur la rue sans enseigne touristique.Ce qui rend Szentendre unique, c’est son histoire. La ville a été repeuplée au XVIIe siècle par des réfugiés serbes fuyant l’avancée ottomane — et ces familles ont apporté leur architecture baroque balkanique, leurs icônes orthodoxes, leur façon de peindre les murs en rose et en ocre. Ce n’est pas une reconstitution muséale : la vieille ville est authentique, habitée, organique. Et au XXe siècle, les artistes hongrois des années 1920-1930 ont choisi Szentendre comme terrain d’expérimentation — le peintre Béla Czóbel, les sculpteurs, les céramistes de l’école de Szentendre. Cette tradition-là est toujours vivante.
Q Claire Vásárhelyi : En quoi l'influence serbe est-elle encore visible aujourd'hui ?
Eszter Vásárhelyi De manière très concrète. Szentendre possède six églises orthodoxes serbes dans un périmètre de 300 mètres — c'est unique en Hongrie. Chacune correspond à une confrérie de marchands serbes différente qui avait le droit de construire sa propre église. La collection d'icônes du musée d'art serbe orthodoxe (Szerb Egyházi Gyűjtemény) sur la Grand-Place est l'une des plus importantes hors de Serbie. Et dans la vieille ville, si vous regardez les façades de près, les détails de ferronnerie, les couleurs des murs — on est clairement dans une architecture qui doit plus à Novi Sad qu'à Budapest.Ce mélange hongrois-serbe, superposé à la couche romaine (Szentendre était une ville romaine — Ulcisia Castra), puis baroque, puis moderniste-artistique du XXe siècle — c’est ce qui fait que la ville a plusieurs épaisseurs. Les visiteurs qui n’ont que 2 heures ne voient qu’une couche. Ceux qui restent 2 jours commencent à comprendre le reste.
Les galeries d’art incontournables
Q Claire Vásárhelyi : Parmi les 50 galeries de Szentendre, lesquelles recommandez-vous vraiment — pas les galeries touristiques, mais celles qui méritent le détour pour leur qualité artistique ?
Eszter Vásárhelyi Ma recommandation principale, c'est le Musée Czóbel (Czóbel Múzeum), dédié au peintre Béla Czóbel qui a travaillé à Szentendre dans les années 1920-1960. Son travail est entre le post-impressionnisme et le fauvisme — des couleurs intenses, une touche libre, une façon de traiter la lumière qui est proprement hongroise. Le musée est petit (4-5 salles), mais concentré, et peu fréquenté. Entrée 5 €.Pour la céramique contemporaine, l’atelier-galerie Kovács Margit Múzeum est incontournable. Margit Kovács (1902-1977) est l’une des céramistes les plus importantes du XXe siècle hongrois — ses pièces entre le folklorique et l’expressionnisme sont immédiatement reconnaissables. La collection couvre toute sa carrière dans une maison baroque de la vieille ville.
Et pour quelque chose de moins institutionnel : les ateliers de Kossuth Lajos utca et des ruelles perpendiculaires à la Grand-Place. Cherchez les portes ouvertes, les lumières allumées dans un sous-sol. Ces artisans-artistes n’ont pas de site internet — ils n’en ont pas besoin.
L’artisanat hongrois authentique — comment repérer le vrai
Q Claire Vásárhelyi : Comment un visiteur peu habitué peut-il distinguer l'artisanat hongrois authentique des produits industriels importés ?
Eszter Vásárhelyi Trois signes immédiats. D'abord le prix : un vrai produit artisanal coûte entre 2 et 5 fois plus cher qu'un souvenir de masse. Une broderie Matyó authentique, réalisée à la main selon les techniques de Mezőkövesd, coûte 40-120 € selon la taille. Si on vous propose la "même chose" pour 8 €, c'est une copie produite industriellement en Chine ou en Roumanie.Ensuite le label : cherchez “Magyar Népi Iparművészet” (artisanat populaire hongrois) — c’est le label officiel des artisans certifiés par l’État hongrois. Il apparaît sur les cartes de visite, parfois sur les emballages. Pas infaillible mais indicatif.
Enfin, le contexte. Un vrai artisan est dans son atelier, en train de travailler ou capable de vous expliquer sa technique en détail. Les boutiques de la rue principale Bogdányi utca sont 80% des revendeurs — jolies vitrines, mais pas de production locale. Tournez dans les ruelles : Dumtsa Jenő utca, Vastagh György utca, Péter-Pál utca. Là vous trouvez les vrais ateliers.
Q Claire Vásárhelyi : Quels types d'artisanat sont vraiment typiques de Szentendre et de la région ?
Eszter Vásárhelyi La poterie est la grande spécialité locale. La région de la courbe du Danube a une tradition céramiste ancienne, liée aux argiles du Danube et aux influences austro-hongroises. On trouve à Szentendre des potiers contemporains qui travaillent dans la lignée de Margit Kovács — formes organiques, émaux naturels, motifs inspirés du folklore hongrois.Les broderies ne sont pas produites à Szentendre même, mais la ville est le meilleur endroit pour en acheter des authentiques — les artisans du Skanzen et certains ateliers locaux les approvisionnent depuis Kalocsa et Mezőkövesd. Les motifs Matyó (floraux, rouges et bleus sur blanc) et Kalocsa (plus colorés, fond souvent rouge) sont les plus répandus.
Et le bois sculpté — figurines de cavaliers csikós, moutons raci, oiseaux stylisés. Les artisans de Transylvanie vendent souvent leurs œuvres à Szentendre, qui est une plateforme naturelle pour l’artisanat de toute la Hongrie historique.
L’artisanat de la région balkanique est tout aussi riche — la Bulgarie voisine, par exemple, est connue pour ses poteries de Troyan et ses broderies perlées de Rhodopes. labulgarie.fr recense les meilleures adresses pour acheter des produits artisanaux bulgares authentiques lors d’un voyage dans les Balkans.

Les ruelles et secrets que les touristes ne voient pas
Q Claire Vásárhelyi : Vous guidez des visiteurs depuis 14 ans. Quels sont les endroits que les touristes manquent systématiquement ?
Eszter Vásárhelyi La colline de la Place du Temple (Templomtér), derrière l'église orthodoxe principale. La plupart des visiteurs s'arrêtent sur la Grand-Place et repartent. Mais si vous montez les escaliers derrière l'église, vous arrivez à un belvédère qui donne sur les toits de tuiles rouges de la vieille ville, avec le Danube en arrière-plan. C'est le panorama le plus photographié de Szentendre — et paradoxalement, peu de gens y montent.Les cours intérieures des maisons baroques de la Dunakorzó (le front de Danube) sont parfois ouvertes — des porches en bois, des vignes qui grimpent, des fontaines en pierre. On ne les voit pas depuis la rue. Il faut pousser les portes entrebâillées.
Et le quartier des artistes autour de la Fő tér (Grand-Place) le soir, après 18h quand les groupes de touristes sont repartis. Les lumières dans les ateliers, les chats sur les murets, les terrasses désertes — c’est une autre ville. La vraie, selon moi.
Q Claire Vásárhelyi : Et hors saison ? Szentendre vaut-elle encore le déplacement en octobre-novembre ?
Eszter Vásárhelyi Personnellement, c'est ma saison préférée. En octobre, les feuilles des vignes grimpantes deviennent rouges et dorées sur les façades. Il fait encore 12-15 °C. Les galeries sont ouvertes, les restaurants servent des menus chauds, et on peut marcher dans les ruelles en croisant les seuls habitants — pas les 30 000 touristes de juillet.En novembre, la ville se prépare au marché de Noël (début décembre). Les artisans exposent leurs créations en avant-première dans les ateliers. C’est là que j’envoie les visiteurs qui cherchent des cadeaux authentiques — avant que les prix ne montent en décembre.
La Hongrie hors des sentiers battus passe beaucoup par la connaissance du calendrier local. Arriver à Szentendre en semaine, hors juillet-août, transforme complètement l’expérience.
Le Skanzen — un musée vivant incontournable
Q Claire Vásárhelyi : Le Skanzen est souvent décrit comme un "village musée". Comment le visiter pour ne pas avoir l'impression d'être dans un parc d'attractions ?
Eszter Vásárhelyi Le Skanzen (Magyar Népi Múzeum) est à 3 km du centre de Szentendre — 15 minutes à pied ou en bus. C'est l'un des plus grands musées ethnographiques en plein air d'Europe centrale : 60 hectares, 300 bâtiments ruraux reconstruits de 7 régions historiques hongroises (Transdanubie occidentale, Grande Plaine, Transylvanie, etc.). Chaque bâtiment est authentique — transporté pierre à pierre ou tronc par tronc depuis son site d'origine.Ce qui le distingue des parcs à thème, c’est la présence d’artisans en activité : forgerons, potiers, tisserands, meuniers. Selon la saison, on peut assister à des démonstrations — ou même participer (poterie, forge). En été, le programme d’animation est quotidien.
La bonne façon de le visiter : choisissez 2 ou 3 régions thématiques et ne vous précipitez pas. Évitez le mode “check-list” des 300 bâtiments en 2 heures. Prenez une région (Transdanubie par exemple) et entrez vraiment dans les maisons, lisez les panneaux, parlez aux artisans. C’est un musée qui récompense la lenteur.
Pour les voyageurs éco-responsables qui cherchent à voyager au rythme des artisans et des terroirs d’Europe de manière durable, verygreentrip.com propose des séjours slow qui s’accordent parfaitement avec l’esprit du Skanzen.
Questions rapides — idées reçues sur Szentendre
“Szentendre c’est juste une journée depuis Budapest, pas besoin d’y dormir.” Faux. Une nuit à Szentendre permet de voir la ville le soir et le matin avant les touristes — les meilleures heures. Les pensions (panzió) locales proposent des chambres à 60-90 €.
“Toutes les boutiques vendent les mêmes souvenirs.” Faux pour les ruelles latérales. Vrai pour la rue principale Bogdányi utca. Se perdre dans les ruelles derrière la Grand-Place suffit à découvrir des artisans originaux.
“Le Skanzen est pour les enfants.” Faux. C’est aussi un musée d’architecture et d’ethnographie sérieux, avec une documentation scientifique de qualité. Les adultes passionnés d’histoire rurale ou d’architecture vernaculaire y passent facilement 4-5 heures.

“En hiver, Szentendre est fermé.” Faux. La majorité des galeries et des restaurants restent ouverts hors saison. Les thermes de Budapest sont à 40 min — on peut combiner facilement.
“Il faut avoir une voiture pour aller à Szentendre.” Faux. Le HÉV depuis Budapest-Batthyány tér toutes les 15-20 minutes, trajet 40 min, est confortable et fréquent. En été, le bateau sur le Danube est une option touristique (1h30).
Les 3 conseils d’Eszter pour visiter Szentendre en 2026
Conseil 1 — Arriver avant 9h ou après 17h
La foule touristique arrive entre 10h et 16h, surtout en juillet-août. La lumière matinale est aussi meilleure pour les photos — les ruelles orientées est-ouest sont baignées de lumière rasante dorée le matin.
Conseil 2 — Suivre les portes ouvertes, pas les enseignes
Les meilleurs artisans de Szentendre n’ont pas d’enseigne commerciale tape-à-l’œil. Une porte en bois entrebâillée, une lumière dans un atelier, une fumée de four à céramique — ce sont les vrais signaux. Frappez, entrez, demandez. Les artisans locaux aiment parler de leur travail.
Conseil 3 — Combiner avec le Skanzen et rester au moins une nuit
La combinaison Szentendre vieille ville (matin) + Skanzen (après-midi) + nuit sur place + matinée du lendemain constitue la visite idéale. Pour l’hébergement : l’hôtel Ister sur les bords du Danube (80-120 €/nuit) ou les pensions de la Bogdányi utca (50-70 €).